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  • Les racines du terrorisme

    Alors que les rapports complexes qu'entretient la France avec le monde arabo-musulman génèrent des tensions depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies, sur notre territoire, comment est-il possible d'évaluer les responsabilités des uns et des autres dans ce caractère conflictuel ? Le mot conflictuel me parait un rien excessif pour décrire les relations des uns et des autres au sein de notre nation. Notons d’ailleurs que la politique arabe de la France, puisque c’est aussi de cela dont il s’agit, fut, depuis de nombreuses années, caractérisée par une approche plutôt équilibrée que beaucoup, en Orient, mais aussi en Occident, n’ont pas manqué de saluer. L’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, en 2007, marque, de ce point de vue-là, une rupture avec cette politique arabe puisque, en effet, ce Président, à la grande déception des souverainistes, de droite comme de gauche, a choisi de s’aligner sur la politique américaine, en intégrant l’OTAN, point d’orgue de cette nouvelle politique. Cela dit, il est difficile de parler d’une véritable "politique arabe" de la France tant il est vrai que le monde arabe est profondément divisé. Qu’il y at-t-il de commun, en effet, entre la politique nationaliste du parti bath irakien professant jadis un panarabisme moribond, aujourd’hui bel et bien mort et enterré sous les coups de boutoirs assénés par les États-Unis, et les monarchies du Golfe, ultra-conservatrices sur le plan religieux, soutenant ici et là des mouvements islamistes. Si à cela on ajoute la question israélienne suscitant des polémiques marquées souvent au coin de la passion, voire de l’exaltation, on a ici, et de façon non exhaustive, des éléments pouvant en partie expliquer le ressentiment des uns et des autres. L’exemple du cas libyen tombe à point nommé. En effet, beaucoup de français de culture ou de confession musulmane se sont félicités de la chute de ce despote infernal. Mais il en est beaucoup d’autres qui ont fulminé contre ce coup de force jugé néo-colonial. C’est dire la complexité de la chose… Ces rapports sont effectivement fort complexes. Concernant les pays, la plutôt bonne entente avec la Tunisie, le Maroc, l’Egypte ou encore le Qatar, sans oublier le Liban, contraste avec des rapports plutôt méfiants avec l’Algérie et des rapports mêlés avec l’Arabie saoudite, entre un vif intérêt pour ses achats d’armes et le rejet de son soutien aux tendances dures de l’islam. Concernant les sociétés civiles, la France est révérée par certains comme un lieu de liberté et honnie par d’autres comme représentante d’un monde décadent, ayant perdu tous repères moraux, ou encore comme ennemie de l’islam. Sur notre territoire on retrouve bien cette diversité. Certains de ceux qui viennent du monde arabo-musulman se veulent totalement intégrés à la société française, partageant ses idéaux et ses manières de vivre. D’autres, à l’opposé, travaillent à construire une contresociété islamique dans une perspective de conquête. Entre ces deux groupes on trouve mille nuances. Comment la rencontre de civilisations aussi dissemblables (que l’on songe aux différences de visions du pluralisme, de la liberté de pensée, du statut des femmes) pourrait-elle être simple ? Et l’on conçoit que beaucoup soient sincèrement divisés entre la référence à deux mondes, pendant que certains penchent sans nuances d’un côté ou de l’autre. Dès lors, qui accuser ? Sans doute ceux qui n’ont pas vu, ou pas voulu voir, que l’arrivée massive de populations pour qui il n’était pas évident de s’intégrer dans notre monde demandait que l’on prenne au sérieux les questions posées par cette intégration. Quelles sont les racines historiques de ce rapport ? Entre colonisation, guerre d'indépendance, politique étrangère, intégration des populations immigrées, comment comprendre ce croisement de responsabilités à l'aune des différents événements qui ont construit ce rapport ? Il faut remonter aux Croisades pour comprendre les racines historiques de ce rapport qu’un ensemble de préjugés va biaiser. En effet, le regard posé par la France sur l’altérité arabo-musulmane fut empreinte de nombreux préjugés qui ne cesseront d’évoluer au cours du temps tout en gardant une sorte de noyau central relativement constant dans le temps. Sans trop nous répandre en détails, l’on peut dire que le fanatisme, la violence, l’inclination au vol et au pillage, la paresse, la fourberie, la ruse, la cruauté constitueront, peu ou prou, une constellation de tares, si je puis dire, plus ou moins stable dans le temps et contribueront à façonner la figure de l’Arabe dans l’imaginaire de la société française. Ces "tares" seront expliquées par le fait que les Arabes ont embrassé l’islam, un culte néfaste qui transforme celui qui le professe en un être aussi violent que méprisable. En résumé, l’on pourrait dire que c’est l’islam qui a rendu l’Arabe mauvais. Cette perception va dominer jusqu’au XVIIIe siècle. À l’ère du racialisme, les choses vont changer radicalement… Et pour cause, les "tares" précitées vont se biologiser. Dit autrement, ce ne sera plus l’islam qui les produira mais la nature intrinsèque et, partant, biologique de l’Arabe qui en sera à l’origine. Quant à l’islam, il ne fera que les entretenir. Mais attention à ne pas oublier les préjugés, nombreux, développés dans le monde arabo-musulman, vis-à-vis de l’Occident, jadis croisé, hier colonisateur et aujourd’hui matérialiste ; du moins est-ce ainsi qu’on dépeint l’Occident en Orient. Plus précisément le libertinage, la superficialité, l’hédonisme, la perte des valeurs fondamentales et familiales, la dévirilisation de l’homme que la femme occidentale aurait définitivement castré, l’absence de sens, le racisme, l’absence du sens de l’hospitalité, l’avidité (qui entraina l’aventure coloniale), etc., sont des poncifs dans lesquels tombent de nombreux arabo-musulmans lorsqu’ils décrivent le monde Occidental. Car les stéréotypes et les préjugés, en effet universels, ne sont nullement une particularité française ou européenne. Soutenir le contraire relèverait du racisme pur car cela reviendrait à attribuer à un groupe d’humains, en l’occurrence, les Européens, une tare particulière que l’on pourrait décrire comme une certaine inclination à la stéréotypisation. Aujourd’hui, en France et dans l’Orient arabe, les événements cités, colonisation, guerres d’indépendance et politique étrangère menées par la France, sont souvent scrutées à travers le filtre ultra-réducteur de ces préjugés. Cela est fort dommageable car ces préjugés font fi de la complexité des sociétés tant française qu’arabes.

  • Le spectre de la guerre civile

    Entendu par la commission de la Défense nationale de l’Assemblée Nationale, Patrick Calvar, le patron de la DGSI, déclarait le 10 mai dernier : "Les extrémismes montent partout et nous sommes nous, services intérieurs, en train de déplacer des ressources pour nous intéresser à l’ultra-droite qui n’attend que la confrontation. Et cette confrontation, je pense qu’elle va avoir lieu. Encore un ou deux attentats et elle adviendra. Il nous appartient donc d’anticiper et de bloquer tous ces groupes qui voudraient, à un moment ou à un autre, déclencher des affrontements intercommunautaires [1] . Ce diagnostic déjà très inquiétant, car émanant d’un ponte du renseignement intérieur allait encore être noirci quand le même Patrick Calvar lâcha quelques semaines plus tard, et toujours devant des députés, la phrase suivante : "Nous sommes au bord de la guerre civile" [2] . Rapportés quelques jours seulement après le meurtre d’un couple de policiers dans les Yvelines et l’arrestation en Ukraine d’un Français en possession d’un stock d’armes de guerre qu’il comptait utiliser pour attaquer différents objectifs, dont une mosquée, ces propos allaient susciter un large écho dans la presse. Au lendemain de l’attentat de Nice, ces déclarations entre en résonance avec une inquiétude largement répandue dans la société. Mais en réalité, le spectre de la guerre civile sur une base d’affrontements communautaires plane depuis un moment sur la société française et hante les esprits de toute une partie de la population. Un tel scénario sert par exemple de toile de fond au roman de Michel Houellebecq, Soumission [3], dont la parution coïncida avec les attentats de janvier 2015. Comme le relève Jérôme Sainte-Marie dans son livre Le Nouvel ordre démocratique [4], on retrouve également cette image d’une France balkanisée en proie à des violences entre milices d’extrême-droite et groupes armés islamistes dans le roman d’Olivier Rolin, Les évènements [5]. Si Olivier Rolin est classé à gauche, la thématique de la guerre civile communautaire revient également fréquemment chez des auteurs de droite comme Eric Zemmour ou Ivan Rioufol. Ce dernier avait par exemple intitulé un billet posté sur son blog en date du 7 janvier 2015 (après l’attentat de Charlie Hebdo) : "Une guerre civile menace la France", texte dans lequel il précisait : "La France est en guerre. En guerre civile peut-être demain. Son ennemi est l’islam radical». A la suite de ces attentats, la représentation d’une communautarisation accentuée de certains quartiers ou villes comme stade préalable et annonciateur d’un basculement vers le terrorisme ou la guerre civile fut abondamment utilisée par toute une série de responsables politiques de la "droite dure". Jean-Paul Fournier, le maire Les Républicains de Nîmes, ville dont Lunel [6] n’est pas très éloignée, évoqua au lendemain des attentats du 13 novembre "une guerre civile en France". Même tonalité chez Lionnel Luca, député Les Républicains des Alpes-Maritimes : "Ce soir Paris, c’est Beyrouth ! Logique pour un pays en voie de libanisation. Nous paierons cher notre lâcheté face au communautarisme !". Philippe de Villiers, quant à lui, imputait cet "immense drame de Paris au laxisme et à la "mosquéisation" de la France". Cette grille de lecture n’était pas l’apanage de certains responsables politiques, de nombreux Français la partageaient. Ainsi par exemple, si Lionnel Luca faisait référence au cas libanais pour pointer les risques d’un conflit confessionnel dans une société devenue communautarisée, un agriculteur à la retraite vivant à Amfreville, petit village de l’Eure, interrogé en décembre 2015, dans le cadre d’un article du Figaro, mobilisait une autre référence historique toute aussi parlante "Un jour, ça finira en France comme en Yougoslavie avec une guerre civile entre musulmans et chrétiens. On ne peut pas s’entendre." [7] Quelques semaines plus tard, survenaient les violences dans le quartier sensible des Jardins de l’Empereur à Ajaccio au cours desquelles plusieurs centaines d’habitants des autres quartiers de la ville monteront manifester plusieurs jours de suite vers cette cité située sur les hauteurs de la ville dans lequel des pompiers avaient été victimes d’un guet-apens. Cette "mobilisation citoyenne" se transformera rapidement en une manifestation violente au cours de laquelle des voitures et un restaurant kebab seront endommagés. Une partie des émeutiers saccagera également une salle de prière musulmane et y brûlera des livres. La motivation de cette partie des manifestants n’était donc pas seulement de mettre la main sur les agresseurs des pompiers mais d’en découdre avec un ennemi, le "musulman", en attaquant son lieu de culte et cela dans le contexte post-13 novembre. Or selon une enquête de l’Ifop pour le site Atlantico [8], réalisée à la suite de ces évènements marquants, pas moins de 87% des personnes interrogées estimaient que ce genre de manifestations violentes ou d’expéditions punitives pourraient très bien se reproduire ailleurs en France… Ce chiffre massif démontre que le diagnostic d’une multiplication des affrontements communautaires partout en France était très largement partagé à la fin de l’année 2015 et que ces évènements ne furent pas principalement considérés comme l’expression radicalisée d’un nationalisme corse qui s’était imposé dans les urnes deux semaines plus tôt. Plus près de nous, d’autres indices témoignent de la prégnance de ce type de représentations. Ce sont par exemple, ces propos recueillis par Florence Aubenas [9] dans les Yvelines au lendemain du meurtre du couple de policiers par un jeune Maghrébin ayant fait allégeance à Daesh : "la guerre est dans les têtes" selon un conseiller en médiation à Mantes-la-Jolie, à quoi répond en écho "on va vers une guerre civile" prononcée par une femme, croisée devant une école de Magnanville, commune où a eu lieu l’attaque. Quelques jours avant ce meurtre, amenés par les enquêteurs de l’Ifop à imaginer l’avenir du pays, un groupe d’électeurs marseillais tentés par le FN évoque "un scénario à la Houellebecq avec des partis musulmans radicaux au pouvoir, une guerre civile, qui serait certes un scénario catastrophe mais hélas assez plausible». Les sondages quantitatifs démontrent que la perspective d’affrontements communautaires et d’actes de représailles est partagée bien au-delà des seuls rangs frontistes. Ainsi, dans un sondage réalisé quelques jours après l’attaque de Magnanville [10], 73% des interviewés jugent certain (19%) ou probable (54%) qu’en cas de nouveaux attentats menés par des terroristes islamistes dans les prochains mois, nous assisterons alors à des actions de représailles incontrôlées de la part d’individus qui voudraient "se venger ou se faire justice" en attaquant par exemple des mosquées, des commerces ou des quartiers fréquentés par la population musulmane. C’est parmi les sympathisants frontistes que ce scénario apparaît le plus plausible (82% dont 36% de "certainement") mais ce pronostic est également partagé par 79% des proches des Républicains, 76% de ceux du PS et par 68% de ceux du Front de Gauche.